Quittant le Puy en Velay et traversant la Loire avant Coubon, Eric Poindron se laisse emporter par le récit de Stevenson en arrivant au Monastier sur Gazeille avant de se diriger vers le Bouchet St Nicolas avec le GR70.  

Le Monastier-sur-Gazeille, étape du GR70 Chemin Stevenson

Le Monastier-sur-Gazeille, étape du GR70 Chemin Stevenson
Eric Poindron

Le Monastier-sur-Gazeille, étape du GR70 Chemin StevensonAu pays de la Gazeille, délicat cours d'eau qui serpente pareil à l'écheveau de laine d'un tricot cévenol, une route accidentée conduit sans effort au Monastier sur Gazeille. Une quinzaine de kilomètres au plus. En son temps déjà, Stevenson remarque la route escarpée qui mène à la petite ville. Il ajoute que parfois, les soirs d'hiver, les loups suivent la diligence. Du climat fantastique cher au jeune Écossais, il ne reste que les monts alentours et la brume. En guise d'octroi, un garage surveille l'entrée de la ville et les diligences ont fait place aux cars de ramassage scolaire.

Le Monastier-sur-Gazeille, étape du GR70 Chemin StevensonA l'entrée du village, l'autobus dépose un groupe d'enfants souriants et chahuteurs. Noée pousse les premiers cris du jour. Découvrant l'animal, les enfants accourent. La nuit tombe. Il pleut de nouveau. Notre convoi, étrange en cette saison, fait l'attraction. Une petite fille aux nattes blondes et au cartable imposant caresse l'ânesse et questionne:
- Les promenades en âne, c'est l'été. Pourquoi vous ne prenez pas vos vacances en juillet ou en août. Mes parents prennent toujours leurs vacances en août. Maintenant, il n'y a plus personne sur les routes.
- C'est pourquoi nous venons en septembre, il y a moins de vacanciers.
- Vous faites quoi comme métier ?
- Promeneurs d'âne. On la conduit dans le Sud: elle ne connaît pas le chemin, alors on la guide.
- Tout ça à pied ! Bon courage... La promenade, je préfère la faire en voiture !
Elle nous tourne le dos - quel est le féminin de "galopin" ? - et regagne un groupe de "mominettes"...
Cette fois, une troupe de garçons tient à en découdre :
- C'est mort ici, mais il y a quand même une pizzeria.
Ils confient qu'ils n'ont jamais lu Stevenson parce que les "vieux" en parlent tout le temps... Notre voyage leur semble tout aussi farfelu siècle.
- Ici il est connu, mais ailleurs, dans le monde ?
Nous citons L'Ile au trésor et Docteur Jekyll et Mister Hyde qu'ils n'ont pas lus. Les regards s'illuminent...
- Ah, c'est lui!...
Faire le voyage en été, c'est être un touriste. Après, c'est bizarre...

Celui qui voyage loin des chemins balisés suscite la méfiance. Aller lentement semble louche. Jacques Lacarrière m'avait prévenu : la difficulté, c'est de trouver un gîte. Ce soir, le village se fait porter absent, comme les villes américaines après la fièvre de l'or. Quelques cancres bienvenus continuent à douter de notre aventure. La conversation s'improvise sous la pluie qui redouble. Noée s'énerve, il nous faut un abri. Salut, bonne chance, courage... Avant de regagner leur foyer pour les devoirs du soir, les enfants nous conseillent de rencontrer Germaine Pons qui "aime bien raconter les vieilles histoires".

Le Monastier-sur-Gazeille, étape du GR70 Chemin StevensonElle pourra héberger Noée. Malgré le ciel capricieux, deux écoliers récalcitrants insistent pour nous montrer l'hôtel Morel où a logé Stevenson. C'est désormais une maison neuve et lisse, reconstruite en 1942 avec, au rez-de-chaussée, une pharmacie clinquante.

Sur un néon clignote le mot "orthopédie". Apparaît, disparaît, apparaît... L' orthopédie, un sujet sérieux. Si le pied devient Judas, il faut dire adieu à l'évasion.

Première règle. Il faut faire des pieds et des mains pour conserver ses pieds et ne jamais écrire comme tel. Épée de Damoclès, l'expression pèse sur nos têtes comme les nuages enflés. Un récit de voyage, il faut l'écrire avec un stylo ou avec les pieds ?

Peu importe l'hôtel, le chemin ou l'assiette salie par celui qui fait aujourd'hui figure de modèle, mais nos guides en culottes courtes insistent pour que nous découvrions la maison - c'est là, c'est là ! Soit, mais ça ne se voit pas. Tout ce que les enfants conservent, ce sont les confidences erronées des parents : "Ici, tu vois, quelqu'un d'extrêmement important a dormi..."

Le Monastier-sur-Gazeille, étape du GR70 Chemin StevensonImportant, quelle importance ? On maquille, on mystifie, on sacralise. Qu'importe, les livres prennent le pas sur les maisons. Mais à force de montrer ces dernières, les enfants oublient d' ouvrir les livres. À observer la rue principale, unique et dépeuplée, il est aisé de deviner que la population se contente de "raconter" l'histoire de "l'Anglais pas comme les autres" durant les heures de bureau. À l'horizon, la brume s'élève et tourbillonne sur les collines boisées du Velay. On croit à des feux de forêt, à des signaux de fumée apaches... Quand la vapeur monte à la verticale, tentant de percer les nuages pour rendre le cul des astres, il n'est plus question d'Indiens. Ce sont les geysers de l'homme blanc.

Au gîte d'étape, on nous refoule avec le sourire. Une "classe verte" a réquisitionné l'ancienne gendarmerie. La buée se faufile jusqu'au corridor et se dépose sur mes lunettes: fog in Monastier. Les demoiselles ont aussi emprunté les douches... Ni soupe ni savon pour les voyageurs de septembre.

Je n'envisage aucunement de me quereller avec les gendarmes, mais force est de constater que les "bâtiments" qui chaque fois les accueillent, eux, leurs machines à écrire, leurs femmes et leurs cellules, se classent sans peine parmi les plus disgracieux de France. La gendarmerie du Monastier sur Gazeille ne fait pas exception. Accolée à l'ancienne que nous quittons à regrets, elle présente tous les défauts d'une architecture déficiente. Qu'est-ce qui peut obliger les bâtisseurs à sacrifier l'ancienne boîte de Pandore pour en rebâtir une nouvelle ?

Le vieux bâtiment austère, aux couleurs vives et aux volets verts, a ma préférence. Le nouveau, "préfabriqué", dénué de charme, mais non d'antennes de toutes tailles, laisse perplexe. Que pensent les gendarmes, cartésiens il paraît, de ces deux établissements côte à côte ? Il pleut dru, l' ânesse s'impatiente. Fi des considérations, il faut chercher un abri et laisser là les gendarmeries siamoises.

Le Monastier-sur-Gazeille, étape du GR70 Chemin StevensonDouche chaude à l'hôtel. Détente sous une pluie tiède, cette fois... Après trois jours de marche, presque quatre-vingts kilomètres, ce début de voyage est déjà un long voyage. Ce paysan dont je n'ai pas évoqué la rencontre, la fragilité d'un pied quand on le rudoie...

Cette grosse tache bleue dans le ciel qui cherchait à se faire une place au milieu des gris cumulus. La route déride et allège. Avec l'ânesse on échange des silences évocateurs, des complicités sans obligation. Elle nous mène où elle le souhaite. La caravane ressemble à un imprécis de voyage, réjouissant et léger. La route est privilège, loin des tourmentes de la ville, loin de ses bruits ordonnés et de ses chronomètres intraitables.

Je cherche le bonheur tout le long du chemin et souvent, tel un hérisson ou un campagnol, il s'y dissimule. Un cri imperceptible, presque un ultrason. Je me baisse, je n'ai plus qu'à le prendre entre mes mains. Collectionneur de toutes petites choses. Assis sur le rebord de la fenêtre à observer la nuit muette, les toits fades et le tic-tac de l'eau qui s'échappe d'une gouttière défectueuse. Comme un haiku de Basho. Le ploc d'une grenouille. Ploc... Malgré l'obscurité étoilée, on peut entrevoir les monts du Velay. Au lointain les animaux chassent, s'accouplent. On devine les arbres élancés sous la lune et l'homme des bois s'il existe. Stevenson à la fenêtre, observant lui aussi et rêvant à Fanny, la compagne invisible...

Le Monastier-sur-Gazeille, étape du GR70 Chemin StevensonÀ l'heure de souper, l'aubergiste hésite, grogne avec modération, hésite encore, contrarié.

Tout est fermé en ville? Bon d'accord, mais vite, car à vingt heures trente, il y a la « réunion »...

Dîner en silence d'une soupe poireaux pommes de terre surtout pommes de terre et d'un café plus express qu'expresse. La salle de restaurant vide et sombre dégrise. En feuilletant La Montagne, j'ai vent de la réunion. Le thème est « France-quelque chose ». Vingt-deux participants, plus quelques millions. L'enjeu du débat, une toute petite balle capricieuse. Il joue dans quelle équipe votre Stevenson ?

Dans les rues endormies de la « charmante localité » appelée Le Monastier sur Gazeille, selon l'imagerie stevensonienne, il ne faut plus chercher de légitimistes, plus d'ingénieurs. Il n'y a personne. Ce n'est plus une ville, c'est une ville morte. Au café des Amis, ni amis ni lumières. Pas de souper après huit heures et pas d'après-souper après neuf. Les quelques fenêtres habitées sont closes et les seuls bruits qui transpirent des murailles sont ceux des chasses d'eau et des vaisselles qu'on frotte à la hâte. En revanche, les rez-de-chaussée sont habités. Les devantures des magasins sont devenus des home sweet home.

De vieux couples soupent en vitrine et en silence devant les téléviseurs inertes... Curieux musée où les habitants s'exposent, où les anciennes boutiques deviennent villégiatures somnolentes. Les cuillères à soupe qu'on porte à la bouche et les onomatopées amplifient le silence. La ville est un immense souper. Au siècle dernier, Le Monastier faisait recette et comptait une bonne cinquantaine de cabarets... Aujourd'hui les vitrines désuètes agonisent. Les échoppes vides, une sur deux sont à vendre ou à louer. Tranches de vies fossilisées et des habitants qui s'exposent au silence, à l'attente, au renoncement. Il doit subsister quatre bistrots. Nous nous engouffrons dans le seul allumé. Le patron et sa jeune femme jouent aux dés avec un couple d'amis. On nous sourit, on nous sert et on nous oublie. Comptoir interminable, tables vides qui brillent et un peu d'ennui.

Le Monastier-sur-Gazeille, étape du GR70 Chemin StevensonEt en 1878? En aquarelliste pointu, Stevenson brosse le portrait vivant et malicieux d'une ville jadis florissante où le désenchantement s'installe. Autrefois, les femmes gaspillaient leurs profits, entretenaient les hommes dans l'oisiveté. Elles étaient coureuses et menaient bonne vie. Le tambourin ou les cornemuses accompagnaient les bourrées jusqu'à dix heures le soir. Chaque semaine on fêtait quelque chose.

Stevenson raconte avec entrain les foires au bétail. À cette occasion, les voleurs à la tire venaient tout exprès de Lyon. Et il y a le conducteur des Ponts et Chaussées. À l'occasion, Stevenson boit un verre en sa compagnie et il raconte, décrit l'humeur d'ici, se grise et rêvasse. Je m'attable près d'eux, dans le cabaret de jadis...

Le Monastier-sur-Gazeille, étape du GR70 Chemin StevensonDiscret, j'observe à mon tour. Je l'observe, lui l'Écossais, à la table d'à côté. L'endroit est enfumé, bruyant, allègre. Stevenson possède un fier tempérament. Il vide les bouteilles jusqu'à en fendre le culot. Le mastroquet grouille. On se salue, on trinque avec les nouveaux et les lurons du cru. Chahuts de début de nuit quand l'esprit s'échauffe. Le rêve n'est qu'un voyage, mais quel voyage...

Ce soir d'ivresse, au milieu des âmes simples, Stevenson décide d'« empoigner » les Cévennes... S'il raille souvent l'habitant, lui reprochant ses manières frustres, sa versatilité politique ou ses habits noirs de crasse, c'est avec lui qu'il converse et, plus que de nature, lève le coude. Avenant, il file de table en table et trinque une nouvelle fois. Puis il déplie ses cartes de route, se décide. Il part demain...

« On ferme ! »
Cent vingt ans viennent de filer et le nouveau propriétaire nous fait comprendre qu'il est tard. Grincement convaincant du rideau de fer. Soir d'automne. Nous restons plantés comme des choux maigres dans la rue qui s'enfuit en direction du Vivrais et de la nuit. Quelques murs aux teintes fanées, des façades qui se lézardent et des tréteaux vermoulus. Des échafaudages à perte de vue pour maintenir l'ensemble. Quelques lumières ça et là et la pluie qui ne cesse pas. Loin de tout. Ce soir, une ville calfeutrée hiberne, faute de mieux. Des crucifix et des Vierges ornent les maisons grises. Les madones veillent en silence. À l'horizon, il est impossible d'apercevoir le chemin. Coincée entre un bureau de poste et une supérette, une plaque de bronze consacrée à Stevenson, cadeau d'une admiratrice américaine, dit à peu près ceci : « Ici un écrivain inconnu qui est devenu par la suite très célèbre a pris la route comme d'autres une grande décision. »

Le Voyage dans les Cévennes existe parce qu'un soir, au cabaret, un Écossais excentrique a décidé de lui donner vie. Pourtant ce ne sont pas encore les « Cévennes ». Ça a commencé là à cause d'une méprise. Le mot « Cévennes » barrait la carte géographique. La lettre C était ici et le S quelque part plus en bas. Vers le sud. Scrupuleux, Stevenson a choisi le chemin des lettres. Extrait de "Belles étoiles" Avec Stevenson dans les Cévennes, collection Gulliver, dirigée par Michel Le Bris, Flammarion. Commander le livre GR70 Le Monastier sur Gazeille Haute-Loire

L'Etoile Maison d'hôtes à La Bastide Puylaurent entre Lozère, Ardèche et Cévennes

Ancien hôtel de villégiature avec un magnifique parc au bord de l'Allier, L'Etoile se situe à La Bastide-Puylaurent entre la Lozère, l'Ardèche et les Cévennes dans les montagnes du Sud de la France. Au croisement des GR7, GR70 Chemin Stevenson, GR72, GR700 Voie Régordane (St Gilles), les sentiers Cévenol, Gorges de l'Allier, Roujanel, Montagne Ardéchoise, Margeride, Gévaudan et des randonnées en étoile à la journée. Idéal pour un séjour de détente.